Skip to content

Miscellanées

De bons souvenirs, ce sont encore dans le désordre, ces quelques personnes, ces quelques rencontres qui donnent tout son sel à mon quotidien de liseur de nouvelles.

Martine et Daniel Delort, mes fidèles éditeurs de fiction depuis 1978. Qui m’ont toujours laissé une totale liberté dans mes choix de noms ou de textes (à charge de revanche, je n’ai jamais voulu intercéder auprès d’eux pour l’une ou l’autre recommandation). Qui m’ont soutenu dans l' »affaire Trassard » (Voir plus loin p. 20). Qui ont pris des risques financiers en publiant mes trois anthologies de Nouvellistes contemporains de langue française (je me demande qui d’autre aurait accepté : les « petits » éditeurs de nouvelles, ce quasi quart monde de l’édition). Certes, ils ne payent pas (très) bien, ils m’exaspèrent à répondre aussi tardivement à mes lettres, se pressent encore moins de publier, mais je ne leur en veux pas : ils servent la nouvelle, et ne s’en servent pas comme certains à des fins personnelles.

Des nouvellistes malheureux, publiés sans problème dans des revues ou journaux mais qui ne trouvent pas d’éditeur, en ai-je croisé. Après Christian Congiu, Michel Marx en est (désolé pour lui) le meilleur représentant.  Cela fait maintenant des années que je côtoie ce jeune homme sympathique, que j’assiste à ses tentatives ratées de placer ses textes. Quel navrant spectacle ce jour où je l’ai vu, à un Salon du Livre à Paris, devenir positivement malade à se fixer sur les séances de dédicaces des « vedettes » du moment. Et je ne parviens pas à comprendre pourquoi pas lui : quand on consulte (il n’est pas nécessaire de lire) les titres actuels de chez Gallimard, Denoël ou autres Seuil… Mais à propos Rimbaud ne vient-il pas d’être refusé par ces mêmes éditeurs ?

J’ai rarement eu l’occasion de pénétrer dans la demeure de nouvellistes. Celle dont je garde le souvenir le plus ému est l’appartement de la rue du Bac de Marcel Brion. En décembre 1988, sa veuve m’y reçut en toute simplicité (je cherchais des inédits). Rarement ai-je senti la présence physique des livres : ils étaient partout, entassés sur des rayonnages montant au plafond (qui est haut), envahissant chambres, bureau, couloirs (je ne suis pas allé dans la cuisine !). Ce qui aviva encore plus mon regret de n’avoir pas pu approcher le maître, toujours présent, de ces lieux.

Derniers venus dans ce palmarès des bons souvenirs :

Lise Gauvin, dont j’ai fait la connaissance à l’Université de Montréal, que je revois avec plaisir à Paris. Mon exact contraire : professeur, exégète de la nouvelle mais qui écrit des nouvelles (elle ne peut pas être – ouf ! – une auteure et elle déclare fermer la porte à toute théorie lorsqu’elle écrit). Comme son premier recueil est prometteur (quel démenti à tous ces mauvais produits de professeurs tentés par l’écriture), j’attends le suivant.

Nicole Fiesbach, la directrice des éd. Alfil, qui, depuis 1993, a créé cette collection de petits livres soignés composés d’une ou de plusieurs nouvelles françaises ou étrangères, toutes de première qualité. La voilà la vraie propagande pour la nouvelle. Le voilà le vrai travail de recherches de la part d’un éditeur sur la nouvelle, qui se consacre à faire ressortir tant et tant de titres oubliés ou méconnus (lisez Le Dîner des bustes de G. Leroux, Le Bal masqué de Dumas, La Courte vie de Balthazar Aldramin de H. de Régnier …) Et j’enrage de voir le courage de Nicole Fiesbach battu en brèche par ces laides éd. des Mille et une Nuits, qui se contentent de publier pour la nième fois un Poe, un Maupassant … Quel plaisir de rencontrer Nicole Fiesbach (elle fait maintenant partie de « la » famille), de la voir porter un regard neuf et si rafraîchissant sur le monde de la nouvelle.  Il y a des moments où je regrette de ne pas avoir son indulgence…

Joël Glaziou, le directeur de Harfang, la revue de la nouvelle, qui, en 1993, a osé consacré un dossier sur moi (heureusement/dommage que la revue n’a pas une grande diffusion …). Sous des dehors un peu sévères, cet universitaire est un authentique serviteur de la nouvelle – et je lui dois d’avoir découvert le plaisir de manger les asperges froides à l’angevine.

Vincent Engel, enfin un Belge !, à qui nous devons déjà en 1993 et le recueil L’Année Nouvelle (1) (achetez-le pour avoir la joie de connaître les mille et une facettes de la nouvelle francophone de la fin du XXe siècle) et l’organisation d’un grand colloque sur la nouvelle francophone à Louvain-la-Neuve, à qui nous devrons bientôt la création du Promotion Nouvelles, promesse de multiples réalisations dont la revue En français dans le texte. Avec lui, la nouvelle pourrait bien devenir une opération lucrative. Comme nous avons la même approche de la nouvelle, loin des diktats des théoriciens, loin des discours fumeux et creux des pseudo-défenseurs du genre, je crois tenir en lui le futur-nouveau patriarche de la nouvelle (voir ci-dessous).  Notre seule différence : il écrit des nouvelles, mais je lui pardonne.

Daniel Walther, que je ne connaissais que par voie épistolaire avant de le rencontrer dans son Alsace natale en 1994. C’est l’auteur dont je possède le plus de courrier : non seulement pour me faire savoir son impatience à propos du projet Epaud dans lequel je l’avais imprudemment embarqué, mais aussi pour étaler ses états d’âme de nouvelliste – qu’on ne veut plus publier, lui qui était dans les années 80 une locomotive de la science-fiction française.  Serais-je quelque part le « confesseur » de la nouvelle ?

Pour être un bon liseur de nouvelles, il faut être un grand acheteur de livres. Mais pour cela, il faut un bon portefeuille. Or quand on vit de son traitement de professeur… D’autant qu’aux yeux du monde de l’édition, on ne représente rien : on a beau mendier les services de presse, on n’obtient rien (quand on songe que parmi les attachées de presse a figuré l’ancienne directrice du Festival de Saint-Quentin…)  Alors on se venge : on n’achète plus que des livres bradés, soldés (surtout à partir de 70 % de leur prix). On se met en quête des librairies d’occasion, ces cavernes d’Ali-Baba où l’on est toujours sûr de sortir les mains pleines (en dira-t-on autant des autres librairies où dénicher un recueil relève de l’exploit) : le Marché aux Livres à Montréal, les villages du Livre à Redu, à Becherel (quand on passe par Rennes pour aller respirer l’air de l’océan à Belle-Ile), les brocantes de Liège, de Bruxelles, de la Porte de Vanves, les librairies d’Aix-en-Provence, du Quartier Latin (avec en tête certaines de la rue Dante et de la rue des Écoles), et, last but not least, cet endroit magique qu’est le Parc Brassens. Combien de recueils à peine sortis nantis toujours de leur dédicace, sinon de leur lettre d’accompagnement; combien de recueils des années 1940-1950 aux feuillets non découpés n’ai-je pas découverts ? Il m’est même arrivé – et il m’arrivera encore – d’acheter des nouvelles au poids, tels ces deux recueils des années 1940 pour 16,50 F…

Quelqu’un vient de me surnommer l’abbé Pierre de la nouvelle : je n’aime pas fort, mais aurait-il raison ?

Il faut croire que j’attire les surnoms : « le boy-scout de la nouvelle », « le vieux routier de la nouvelle », « le missionnaire de la nouvelle » et ce savoureux (c’est du moins ainsi que je l’interprète) « patriarche de la nouvelle » dû à la plume d’un thésard syrien de l’Université de Paris III. J’avoue préférer celui de « maître », que me décerne la belle et distinguée Carmen Camero, professeur à l’Université de Séville : la récompense suprême !

Deux souvenirs assez cocasses pour terminer. C’était en 1980 et c’était la proposition du gérant de l' »Amicale des Anciens Membres du Club des Intellectuels Français » (authentique) de décerner un « Grand Prix Annuel Godenne René de la Nouvelle », assorti d’un somme en espèces ou d’une médaille (en argent hélas). Éberlué, je déclinai l’offre : le dévouement à la nouvelle a des limites ! C’était en 1994 et c’était l’épreuve de lire plus de quatre-vingts textes dans le cadre du Concours Richelieu- Simenon de la Nouvelle (à Liège), épreuve que ne peut supporter un des membres du jury puisqu’il me pria de lui communiquer ma liste des dix textes qu’il fallait retenir…

Publié dansSouvenirs d'un liseur de nouvelles