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L’Affaire Maupassant

Cela faisait longtemps que me trottait dans la tête cette remarque acide d’Edith Thomas, datée de 1954 : « Si Maupassant, si Tchekhov revenaient sur cette terre, ils ne trouveraient vraisemblablement pas, en France, d’éditeur. » Comment imaginer, voyons, pareille chose ? Ce serait impensable. Quoique, comme dirait Raymond Devos… J’eus donc l’idée, fin 1990, de monter de toutes pièces un canular, dont je ne suis pas fier au vu de ses résultats.  Je fis envoyer par la belle-mère de ma fille, qui le signa, un texte de Maupassant au concours de nouvelles d’Evry 1991 (dans mon esprit, il n’était pas question de l’adresser sous mon nom : trop suspect, mon refus d’écrire la moindre nouvelle étant connu), et à cinq revues de nouvelles : L’Encrier RenverséNYXXYZTaille RéelleNouvelles Nouvelles (manquait à l’appel Brèves, la plus ancienne : je ne me sentais pas capable, je l’avoue, de gruger des éditeurs qui m’avaient toujours fait confiance). Le texte de Maupassant, Regret, tiré du recueil Miss Harriet, rapporte l’histoire suivante : un homme, à la fin de sa vie, réalise que la femme d’un ami, aimée en secret depuis toujours, aurait cédé à ses avances s’il avait été plus entreprenant.  Pour, croyais-je, brouiller les pistes, j’avais changé le titre (devenu Tristesse), les noms des trois protagonistes et des termes trop « français » comme « lycée », « préfecture ».  Le temps passa. Certains accusés de réception me laissèrent déjà perplexes : pour Nouvelles Nouvelles et Evry, il fallait de toute urgence envoyer une seconde copie; pour Nouvelles Nouvelles et XYZ, il était vivement conseillé de s’abonner à la revue; pour XYZ en outre, il était exigé d’acheter d’anciens numéros d’une valeur de dix dollars (la commande, partie en mars 1991, n’a jamais été honorée !). Le temps passa à nouveau. Vint alors le moment si attendu de la sanction des comités de lecture. Et ce fut la catastrophe ! A l’exception de L’Encrier Renversé qui acceptait (je dévoilai à G. Charpentier, son directeur, la supercherie, et sa réponse ne manque pas de piquant : voir p. 44), les autres exprimaient un refus sans appel. Les bras m’en tombaient à lire les raisons invoquées. Passe encore pour Taille Réelle, fermé au pathétique du texte, mais que penser des rapports des deux lecteurs de Nouvelles Nouvelles (il y eut donc six refus pour un accord).  Pour le premier, « l’écriture, la fin manquent de force qu’on regrette »; pour l’autre, « Il faut absolument donner à ce texte, qui a une réelle profondeur (ouf !), une dimension littéraire (!) en le débarrassant des faiblesses d’expression qui le gênent », et de conclure sur un superbe « Courage ! » Assez incroyable n’est-ce pas quand on songe au manque de jugement de ceux qui se prétendent/prétendaient (Nouvelles Nouvelles a cessé – heureusement – ses activités) les maîtres à juger de la nouvelle contemporaine (à Evry, le texte n’a même pas été retenu sur les 1037 mis au concours). Et de rester coi quand cette incompétence se double d’une prétention inqualifiable : le rédacteur en chef de NYX de m’avouer ainsi, fin 1991 à Evry, que même signé Maupassant le texte n’eût pas été repris. Un ami à qui je racontai toute cette (triste) affaire, avança que j’aurais dû pousser la plaisanterie plus loin et soumettre Boule de suif, rebaptisé par exemple Pâté de suif

L’affaire me parut trop énorme pour ne pas être portée sur la place publique. Je fis donc parvenir un dossier à L’Événement du Jeudi, qui en rendit compte dans son numéro du 19-25 décembre 1991 – avec la relation d’un autre canular peut-être encore plus énorme : un libraire de Versailles avait proposé aux grands éditeurs parisiens un ensemble de poèmes de Rimbaud, qui, en pleine année de sa commémoration, se virent proprement interdits de publication ! Sans commentaire.

Publié dansSouvenirs d'un liseur de nouvelles