Skip to content

76. Georges-Olivier Châteaureynaud, Le Héros blessé au bras, nouvelles (1987)

76. Georges-Olivier Châteaureynaud, Le Héros blessé au bras, nouvelles (1987)

Georges-Olivier Châteaureynaud (né en 1947) est romancier : Mathieu Chain (1978), La Faculté des songes (1982 – Prix Renaudot), Le Congrès de fantomologie (1985), Le Château de verre (1994). Membre du comité de rédaction des revues Roman (dans les années 80-90), Le Horla, nouvelles de l’imaginaire (dans les années 1990), représentant de la Nouvelle Fiction (depuis 1992). Il laisse sept recueils de nouvelles : 1. Le Fou dans la chaloupe, roman (ibid., 1973, l’étiquette de « roman » résulte d’une fâcheuse habitude éditoriale du XXe siècle destinée, croit-on, à faire mieux vendre un recueil de nouvelles !; par la suite, en toute logique, l’étiquette sera remplacée par « nouvelles » dans la liste des oeuvres de l’auteur) – 2. La Belle charbonnière, nouvelles (Paris, Grasset, 1976, 10 textes) – 3. Le Héros blessé au bras, nouvelles(ibid., 1987, 15, 247 p. – Prix du Rotary 1987) – 4. Le Jardin dans l’île, nouvelles (Paris, Presses de la Renaissance, 1989, 10 – « Les Nouvelles Françaises » – rééd. en 1996 : Librio n°144 – jusqu’à présent, G. O. Châteaureynaud est le seul des nouvellistes du XXe siècle que j’ai choisis à pouvoir se targuer d’être vendu à 10 F !) – 5. Le Kiosque et le tilleul, nouvelles(Paris, Julliard, 1993, 13 – Babel 288) – 6. Le Styx et autres nouvelles (Amiens, Littéra, 1995, 3) – 7. Le Goût de l’ombre, nouvelles (Actes-Sud, 1997, 10 dont les 3 du 6). Quatre textes ont paru seuls : 1. Le Verger (Paris, Balland, 1978, épuisé – « L’Instant Romanesque », repris in 3) – 2. La Femme dans l’ombre (Triolet 1Nouvelles Nouvelles, 1989, repris in 5) – 3. Monsieur d’Orsay (Paris, Ed. Cercle d’Art, 1995 – paru d’abord au Festival de Saint-Quentin 1995 sous le titre L’Écolier de bronze, repris sous ce titre in 7) – 4. Les Ormeaux, nouvelle (Monaco, Ed. du Rocher, 1996 – collection « Nouvelle »). En 1993 ont paru, dans une édition revue et corrigée, les 1, 2, 3, 4 : Nouvelles 1972-1988 (Julliard, en fait 1989). Prix Nova 1993, G. O. Châteaureynaud est certainement le nouvelliste actuel qui refuse le plus de s’expliquer sur sa pratique du genre (sauf une fois : voir ci-dessous), il préfère toujours, dans les nombreux ouvrages de défense et d’illustration de la nouvelle auxquels il a participé, composer une nouvelle (ainsi, un des textes du recueil choisi, Le Jeune homme au saxophone, figure dans le n° spécial de juillet-août 1994 de la Revue des Deux MondesLa Nouvelle, c’est l’urgence).

Les nouvelles du Héros blessé au bras ne parlent jamais d’événements qui évoquent une réalité familière (« Chaque genre littéraire porte en lui-même les germes de son déclin, ses potentialités auto-parodiques et dissolvantes. Pour le roman réaliste de moeurs, le roman « classique », il se pourrait bien qu’il les trouve dans l’écrasant ennui que dégage, le plus souvent, la réalité elle-même.  Oh, ces tranches de vie filandreuses, ces sentiments obscènes et ces coucheries niaises ! Tirons quand même un coup de chapeau à ceux, peu nombreux, qui savent nous passionner, dans l’art, avec ce qui, dans la vie, nous fait bâiller et parfois vomir. » (Le Fantastique malentendu, in La Fortune, textes, Paris, Le Castor Astral, 1987, p.89-90). Seul tranche Le Verger, ou l’aventure d’un petit garçon qui vit tout un temps caché dans une fosse en plein milieu d’un camp de concentration. Ce sont chaque fois des histoires, et G. O. Châteaureynaud revendique la qualité de nouvelliste-conteur : « … j’ai écrit cinquante nouvelles.  Cinquante histoires inventées […] nouvelliste, j’essaye d’inventer des histoires. » (131 Nouvellistes contemporains par eux-mêmes, Paris, Manya, 1993, p.81-82).

Tout concourt dans les nouvelles fondées sur des événements plausibles à créer un univers étrange. Les titres (qui sont beaux) : La Chambre sur l’abîmeLa Ville aux mille muséesEssuie mon front Lily MiracleLa Demeure de l’amour est vaste. Les noms des personnages : Iago, Arno (nom de deux protagonistes), Lily Miracle, Bella Mordor.  Le cadre intemporel : « On ne saurait séjourner ici sans avoir de longue date réservé sa chambre dans un hôtel, car on chercherait en vain, sur place, à se loger chez l’habitant. » (p.95), « Nous étions peu nombreux à savoir qu’il y avait la guerre, et encore moins à combattre […] En général, on n’avait pas loin à aller : dix minutes en voiture, et on était au front. » (p.105), « Tout enfant, déjà, le dimanche, j’allais passer l’après-midi au marché aux esclaves. » (p.139), « Les appartements ne coûtent rien pour les étrangers. En fait rien ne coûte rien, puisque la monnaie du pays ne vaut rien. » (p.187) Les sujets : dans cette Ville aux mille musées n’habitent que des conservateurs et des gardiens (« Chacun de nous a quitté un beau matin sa ville, son emploi, sa famille, pour venir vivre ici comme un rat. C’est d’ailleurs ainsi qu’on nous appelle : les rats. » (p.96), abandonné par sa femme, un homme se plonge dans les cauchemars (Essuie mon front, Lily Miracle ! – « C’était un vieux routier du cauchemar, Lomard ! Il était familier du Grand Charnier et de l’égout-labyrinthe, de la chute de mille ans et des machines ferraillantes, de l’ascenseur-sarcophage et de la Maison Pourrie. », p.131), avant d’être ruiné et chassé de son pays par une révolution, un homme devient le propriétaire d’un « Domaine immense et vide, dont, par une particularité qu’il s’explique mal, toutes les parties communiquent entre elles. » (La Demeure de l’amour est vaste, p.190), les notables d’une ville, le 13 de chaque mois, jouent à la guerre, déguisés en héros de comics américains (Underman).

Un tel parti pris de l’étrangeté conduit l’auteur à faire basculer le sujet dans le fantastique : un mort (« On n’a pas à se demander qui l’on est, puisqu’on n’est plus personne. », p.21) est conduit dans une autre vie (Le Voyage des âmes – « La frontière ! Ils sont arrivés ! », p.22), Jean-Jacques Manoir – le nom donné au héros de La Faculté des songes – retourne dans le passé, la guerre 40-45, pour mourir avec sa mère : elle avait été tuée dans un bombardement alors qu’il était à l’école (Le Gouffre des années – le meilleur texte), un homme devient un autre, et il s’aperçoit que tous les gens qui l’approchent le sont aussi parce qu’ils possèdent la même statuette (Le Petit homme d’or), un jardin se remplit de monstres (Sortez de vos cachettes), un homme vit dans deux mondes et il y emmène la femme qu’il aime (Le Jeune homme au saxophone).

Fantastique ou non, la nouvelle ne raconte jamais qu’une même histoire : celle d’un être solitaire, qui n’a pas sa place dans un monde clos (« Cela dit, je suis tout de même un vagabond. J’erre à travers la banalité et la grisaille. », p.164), qui n’est rien de moins qu’un spectateur (« Je suis né spectateur. J’ai vu longtemps le monde d’une loge. », p.199). Dans cet univers, placé sous le signe de Chirico (« Chirico a séjourné dans cette ville. », p.175, « … ambiance chiriquienne », p.200), tout prend valeur de parabole, le sujet revêtant un caractère allégorique évident. Le sujet ressortit à une vision intellectuelle des choses, qui s’inscrit dans la lignée d’un Borgès, d’un Bioy Casarès (un auteur de prédilection de G. O. Châteaureynaud, comme H. Thomas, J. Gracq et J. Green), c’est pourquoi plusieurs protagonistes sont des écrivains (Le Petit homme d’orTrois autres jeunes tamboursLa Ville aux mille musées). Mais que des nouvelles prennent pour thème, qui n’est pas d’ordre fantastique, l’absence du père (Mer belle à peine agitéeLa Chambre sur l’abîme : « … ce père fantomatique. », p.69) atteste que G. O. Châteaureynaud n’est pas un auteur fantastique au sens traditionnel du terme. L’illustre au mieux Sortez de vos cachettes, où l’on voit un vieillard couler des jours heureux auprès de ses petits-enfants, mais quand il se retrouve seul surgissent des monstres, qui ne sont rien d’autre que la représentation de l’idée de solitude : « Et un à un, de derrière les bosquets en sursis et les massifs bientôt défleuris, apparurent les monstres qu’il avait jusqu’alors tenus à distance. Déroulant leurs anneaux écailleux, piqués de verrues et d’ulcères, poussant leur mufle crevassé entre les tiges, ils commencèrent d’avancer vers lui. » (p.184) Ce qui définit la démarche de G. O. Châteaureynaud, c’est une volonté d’installer le lecteur dans un mystère, mais de ne rien dire de manière précise.  G. O. Châteaureynaud est d’abord un transcripteur d’états qu’il impose. Au lecteur de comprendre, d’imaginer, de rêver. C’est là la force des textes d’un auteur qui refuse – comme un M. Brion – toute la panoplie habituelle du fantastique : « Le fantastique est ennuyeux dans sa vision traditionnelle avec ses façons de vieux locataire du dessus que les bruits de la vie empêchent de dormir, non la figure de l’exilé spectral, nulle part chez lui, nulle part lui-même, toujours en deçà ou au-delà du monde. » (Le Fantastique malentendu, p.89)

Bibliographie :

  • dossier G. O. Châteaureynaud (+ interview) : Brèves, actualité de la nouvelle, 1989, n°31
Publié dansUn tour du monde de la nouvelle en 80 recueils